La mascarade de la baballe

m-jeune_supporterIls festoient, ils jubilent, à grand renfort de drapeaux et de chants. Pour un ballon, pour le bonheur d’un soir, quand soudain l’histoire du monde, les guerres, les malheurs, se figent sur un stade. Lorsque les noyés de la Méditerranée naufragent dans le nuage éthéré d’une balle en cuir, lorsque l’essentiel cède à la loi du panem et circences. Le pain et le jeu, on ne voit que cela dans les journaux, à écouter aussi les fils d’information et les chaînes de télévision qui nous promettent d’être liés au monde et qui nous abîment sur une pelouse. Les pronostics du quidam, les visions du voisin envahissent les ondes et l’on finit par oublier qu’ici on tue, que là on meurt. Les hipsters à barbe hirsute beuglent, les commentateurs hystérisent et l’intellectuel même se pâme d’analyses. Les Romains exaltaient leurs jeux du cirque, nous avons le football et ses millions, ses enfants gâtés et les exaltés d’un soir.

Nous passerons demain à autre chose, les phares nous guideront vers des horizons nouveaux, faits de cyclistes drogués et d’olympiens qui célèbrent la Grèce et le sport à l’ombre de dirigeants dont on connait les filiations plus élitistes, les aspirations parfois gammées. Et s’il nous faut encore de quoi nourrir les propos de comptoirs, on pourra toujours rêver de formule, de voiture où le panache nous fait oublier les accointances de bien des dirigeants de la noble institution des automobiles. C’est comme cela, il nous faut des idiots utiles ici comme ailleurs. Ainsi s’inscrit le bonheur volatile d’un peuple.

189484On oubliera le marasme, les fins de mois difficiles : il faut rêver, jubiler, sauter en l’air et se grimer pour oublier impôts et banquiers, réformes. La vie devient belle en un bleu blanc rouge qui cède au symbolisme républicain ce qu’il gagne en délice d’une baballe à millions pour certains, à illusions pour les autres. Du pain et des jeux. Cela marche depuis l’antiquité et il n’y a pas de raisons que les crétins d’hier fussent moins malins que les éructants d’aujourd’hui.

On meurt aussi. La vie nous appelle à réflexion, à ce qu’en bout de course unit un footballeur millionnaire et un supporter smicard : la perspective de l’après, le sens de la vie. Le regard posé sur nos destinées, notre libre arbitre, la manière dont on nourrit sa vie. La façon dont on se prépare à d’autres chemins. Mais chut ! La métaphysique cède au pénalty, à la foule fascinée. On s’est noyé dans la mer ce soir. La fête éphémère et dérisoire bat son plein et c’est l’essentiel, pour consacrer la finalité pitoyable d’une vie sans sens.

Philippe Lachaise

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