Les vivants et les morts

janusLa journée fut prodigue, qui me vit côtoyer des vivants et des morts. Il en fut de ces derniers, canards malhabiles pour traverser hagards le temps, juste pour être présents sans en rien en faire, survivre et bien le montrer. Ainsi veut le jeu des relations humaines que les plus inexistants s’échinent au paraitre pour exister un peu : ils parlent beaucoup, forcent leur rire, ménagent leur cours qui fond sitôt la scène jouée. Acta est fabula. Le mort est un canard sans tête qui ne pense pas, songe à l’appendice cérébral qu’il a perdu et qu’il impose à l’univers tout entier. Notre palmipède s’imagine rayonner, impressionner, briller : il s’achève seul sur la cuvette de ses toilettes1. Son principal désir reste de resplendir à l’extérieur, il ne lui restera pas grand-chose à l’intérieur, pantin fantoche, il va, il vient, il est mort, il ne le sait pas, étoile éteinte tant que son miroir ne le lui dira pas. On est trépassé, lorsque l’on triche, lorsque l’on fait semblant, quand on vit par procuration ou si l’on s’aménage des mondes à sa mesure. On s’est aimé suffisamment mal pour mépriser l’autre tout à fait. A piper les dés de la vie, on la quitte, on finit par se retrouver sur le bas-côté de la route. On s’est tué pour s’être voulu démiurge ou être fou.

*

On se ressource alors à la vie, au monde des vivants, à la douce folie régénératrice des êtres pour qui pleurer et rire procèdent d’une même source, pour qui appeler à l’amour semble naturel et désespérer le malheur procéderait d’une destinée inébranlable. Fracas de verres, éclats de rires, regards complices, portes ouvertes progressivement à la vie, comme des accès gratuits au bonheur et pourtant essentiel, initiation au vivant. On retrouve avec bonheur ces personnages lumineux qui, pour savourer tant la vie aiment leurs semblables aussi. Qui pour s’accepter assez aussi peuvent s’ouvrir à l’autre (nous revenons depuis sur l’ipséité et l’altérité).

Il faudrait chasser ce qui nous semblerait si fâcheux, les nuisibles du monde des morts qui envahissent l’espace de leur obsession d’exister, sur les cadavres qu’ils occasionnent.

Il faudrait chasser ce qui nous semblerait si fâcheux, pour ne retenir que ce qui nous élèverait. Cela s’appellerait l’agapè.

Philippe Lachaise

(1) « Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur ses excréments », René Char (Fureur et mystère, Les feuillets d’hypnos, 1948)

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