Gloire au travail en ce 1er mai

Grève des imprimeurs, Toronto (1872)
Grève des imprimeurs, Toronto (1872)

Evoquer le travail en ce 1er mai, c’est céder à la banalité des obligations qu’imposent les échéances. C’est que fêter celui-ci, bénéficier même d’un jour chômé et rémunéré depuis 1947, force à s’interroger sur un événement s’inscrivant plus largement dans la « journée internationale du travail » qui puise ses racines dans les mouvements américains et canadiens de la fin du XIXème siècle. Les entreprises outre-Atlantique entamant leur nouvelle année comptable le 1er mai, les ouvriers étaient souvent invités alors à changer d’affectation à compter de ce jour, de retrouver un nouveau patron sous d’autres cieux : nous retrouvons ce « moving day1 » commémoré sans qu’on en prenne toujours conscience sous nos banderoles et sur nos pavés. Les plus grands mouvements sociaux du nouveau continent naissaient du refus de ce que d’autres baptiseront plus tard la « flexibilité ». Les débats d’aujourd’hui ne sont donc pas si modernes et agitaient déjà les esprits voilà un siècle et demi.

Le travail ! Une réalité, une nécessité surtout, pour l’espèce humaine aux fins de vivre et se nourrir, accepté délibérément. Là où les animaux agissent par instinct, nous nous conformons à un impératif, heureux souvent du devoir accompli malgré nos procrastinations et indolences. La langue française n’aura pas été de nature à nous enthousiasmer, puisant dans le latin « trepalium » (un instrument de torture à trois pieux qui était utilisé par les Romains de l’Antiquité pour punir les esclaves rebelles) pour fixer son étymologie. La bible ne sera guère plus encourageante, pour nous annoncer que « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front et tu enfanteras dans la douleur ». Le christianisme, la torture romaine et le « moving day » s’allient ici pour nous prévenir que le paradis perdu s’est éteint et qu’il est bien ténu, le lien entre la pomme2 et le muguet.

1ermai1Ce n’est pas fortuit si le travail inaugurera la ténébreuse devise de l’état de Vichy, et plus sinistrement encore s’il ornera l’enseigne du camp d’Auschwitz (« Arbeit macht frei », le travail rend libre). Malgré tout, hors avanies de l’âme ou du corps, de mauvais sort économique et à moins de choisir une vie plus marginale, nous nous conformons à ce devoir. Privés d’avantages et de sécurité, il peut même nous arriver de braver trains éteints et métros en berne pour ne pas perdre le peu que nous pouvons conserver, quand d’autres nous plaquent au quai pour ne pas renoncer à ce que leurs premières proies n’auront jamais, pour obtenir ce que leurs victimes collatérales n’osent pas même imaginer. Le travail répond de moins en moins à la morale, l’équilibre et l’éthique, quand, depuis les avantages ici jusqu’aux hypertrophies là, l’idée de la juste rétribution affleure. Protégés d’un côté mais de plus en plus précaires de l’autre, écartés même plus loin encore. Pire encore, l’urticaire gagne lorsqu’on se souvient du principe d’Henry Ford, grand patron s’il en fut, décrétant que l’échelle des salaires au sein de la société ne devrait excéder un rapport de un à dix. Le travail a traversé le temps, au gré des velléités philosophiques (Marx, le libéralisme) et des solutions économiques qui se voudraient efficientes, fussent sur le cadavre des hommes.

Omuguetn aura oublié que le travail permet de vivre mais aussi d’édifier une civilisation, de permettre aux hommes de progresser, à l’individu seul de trouver sa place. Celle du centre qu’il n’aurait jamais dû quitter. Et le travail, plus choisi, plus libérateur, ne s’étend pas qu’à la sphère économique. Il vit à travers les engagements voulus, les démarches plus nobles, les projets, les quêtes, le chemin à accomplir pour tendre vers nos inaccessibles étoiles et nos émancipations. Gloire à celui-là !

Philippe Lachaise

PS : Pour vous tous ce brin de muguet

 

(1) Le jour du déplacement
(2) Le fruit défendu, en réalité. Pomma, en latin signifiant fruit, et non golden

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