L’architecte, la géométrie, l’équerre et la Lumière

cendrarsBlaise Cendrars s’est déjà invité ici, répondant si bien en compagnie de René Char selon moi à l’expression versifiée des passions, émotions et ressentis d’un siècle laissée aujourd’hui derrière nous. Le « manchot suisse », baroudeur et à ses heures mauvais garçon de plume1, pourvoyeur de rêves en des îles inaccessibles, athée mystique2 avant que la religion ne l’appelle tardivement, mariait avec bonheur l’oxymore, ou les mots étrangers les uns aux autres pour enfanter des mystères.

« La main coupée »3, il nous « emmène au bout du Monde »3, de son univers et de nos élans métaphysiques. La mystique envahit sa prose et plus encore ses vers, là où « Toute vie n’est qu’un poème, un mouvement. Je ne suis qu’un mot, un verbe, une profondeur, dans le sens le plus sauvage, le plus mystique, le plus vivant. »

Cendrars2La guerre ne lui avait pas encore pris son bras droit4 lorsqu’il composa celui des dix-neuf poèmes élastiques qui résonne sûrement le plus à mes oreilles autant qu’à mon âme. Cendras y marie le matériel à l’indicible, le concret au sensible dans une atmosphère bercée de lumière et de couleurs, démontrant ici que la poésie reste un symbolisme (« étude de symboles, dans leur capacité à désigner, à signifier ou même à agir ») et les mots des symboles comme les autres lorsqu’ils composent une musique bien particulière.

« Vert
Le gros trot des artilleurs passe sur la géométrie
Je me dépouille
Je ne serais bientôt qu’en acier
Sans l’équerre de la lumière
Jaune
Clairon de modernité
Le classeur américain
Est aussi sec et
Frais
Que vertes les campagnes premières
Normandie
Et la table de l’architecte
Est ainsi strictement belle
Noir
Avec une bouteille d’encre de Chine
Et des chemises bleues
Bleu
Rouge
Puis il y a aussi un litre, un litre de sensualité
Et cette haute nouveauté
Blanc
Des feuilles de papier blanc »

Philippe Lachaise

  1. En somme, rien n’est inadmissible, sauf peut-être la vie,
    à moins qu’on ne l’admette pour la réinventer tous les jours.
    (…)
    Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus Roi.
    Le Mal s’est fait une béquille de votre Croix.
  2.  « Vous me faîtes rire avec votre angoisse métaphysique, c’est la frousse qui vous étreint, la peur de la vie, la peur des hommes d’action, de l’action, du désordre. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes ; désordre que la multitude des races humaines ; désordre que la vie des hommes, la pensée, l’histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts ; désordre que les théories, les passions, les systèmes. C’a toujours été comme ça. pourquoi voulez-vous y mettre de l’ordre ? Quel ordre? Que cherchez-vous ? Il n’y a pas de vérité. Il n’ y a que l’action, l’action qui obéit à un million de mobiles différents, l’action éphémère, l’action qui subit toutes les contingences possibles et inimaginables, l’action antagoniste. La vie. La vie c’est le crime, la vol, la jalousie, la faim, le mensonge, le foutre, la bêtise, les maladies, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, des monceaux de cadavres.
    Tu n’y peux rien, mon pauvre vieux, tu ne vas pas te mettre à pondre des livres, hein? »
  3. Ed. Grasset
  4. « Du monde entier au cœur du monde », Gallimard, Avril 1914

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