Étréchy ou la mémoire d’Edmond Eugène Désiré

etrechy3Quelques nécessités, pour ne pas dire destinée, me conduisent ces derniers temps à caresser sur mon passage la ville d’Etréchy. Elle s’offre à mon regard, au gré des gares qu’égrène un périple, une pérégrination qu’on aimerait plus audacieuse. « Étréchy ». Les panneaux blancs au bleu marquent un arrêt qu’on rêverait moins fugace et davantage pétri de symboles. Une gare comme bien d’autres qui plante là un village aux abords d’Étampes, si tranquille contemplé d’un wagon, et qui pourtant, comme tous les autres, doit fourmiller d’histoires et de drames, d’espérances et de renoncements, de joies et de peines. De naissances et de morts.

estrechy2J’aurais pu voir Juvisy ou admirer Chamarande, dont le château me renvoie malgré le temps qui passe à des souvenirs enfouis. Mais Étréchy, c’est une vie reçue en héritage, un vécu transmis, ceux de mon grand-père Edmond Eugène Désiré. Pour lui aussi, ce siècle avait deux ans1 (je veux dire le XXème). Dernier de sa fratrie, ainsi commença sa vie, entouré de ses sœurs, de son père et d’une mère qui rendit son âme alors qu’il ne pouvait pas encore concevoir tel abandon et l’injustice de la maladie. Le siècle s’éveillait, il s’enthousiasma pour les premiers avions et la marque de son temps, un monde qu’on voulait prometteur. Depuis la modeste ferme tenue par son père, il devait alors rêver de cette aube. Il fallait pourtant se contenter de prendre l’unique cheval pour vendre les œufs dans la capitale, après avoir passé l’octroi. La crise était rude, il échappa de peu, l’âge aidant, au sort des poilus. Il fallut se résigner à vendre le cheval, puis la petite ferme d’Étréchy. Quitter la terre pour servir le fer ainsi que les taxis aussi.

etrechy1Edmond traversa le temps, surmontant les épreuves. Puis vinrent les heures sombres. Le petit bonhomme d’Etréchy croisa la route de Pierre Brossolette pour lui servir de chauffeur, dans les rues de Paris mais aussi après avoir franchi chaotiquement la Loire, en zone libre, le menant à bon port dans ses missions. Son ironique pudeur lui faisait dire d’un air malicieux qu’à l’époque, « il était jeune et con », ce qui justifie toutes les audaces. Il croisa celle aussi de ma future grand-mère, également au service du grand Résistant dont le Panthéon s’honore aujourd’hui de sa présence. Une humble gouvernante tombée fraîchement de Bretagne, avec pour seul authentique baluchon un bébé qui ne relevait pas alors des canons de la bien-pensance du côté de Guingamp. Les arrestations, la diphtérie ne vinrent pas à bout du gars d’Etréchy.

Son cuir avait certes durci au contact des épreuves, mais il avait su conserver sa malice, sa tendresse pudique et ô combien de clairvoyance. Il fit plus encore irruption dans ma vie que moi dans la sienne : en pénétrant dans l’enceinte de l’école primaire, je savais déjà grâce à lui lire, un peu écrire et compter. Inspirée du même héritage patriarcal, l’une de ses filles s’ingénia à accomplir le reste et me soutenir encore.

C’était un personnage hors du commun, à sa façon prophétique quant aux instants que nous vivons, exigeant beaucoup pour lui-même afin d’en solliciter autant des autres, drôle à ses moments (ah, le coup de verre sur la table pour demander qu’il fût resservi, l’œil goguenard et siégeant en majesté), profond mais toujours avec simplicité. Se relevant toujours des épreuves qui ponctuèrent encore son destin. Il vit encore dans ce que je suis après plus de trente ans, dans ce qu’il a transmis, et pour d’autres également.

Il s’appelait Edmond (Eugène, Désiré) Fauterel.

Et je ne sais pas pourquoi, ce soir je pense pour bien des raisons et avec un peu d’émotion à Étréchy.

 

Philippe Lachaise

 

(1)  » Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
Le front de l’empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,
Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,
C’est moi. -« 

(…)

Victor Hugo

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