Le cœur gros

Alain s’en est allé, comme ça, aux approches de Noël. Je songe à nos années, je pense aussi à Maria comme à tous les siens, n’oubliant personne de ce qu’ils furent tous et sont toujours.

Alain reste le premier homme à qui je sus tendre un miroir un soir de 1989, une tornade de bonheur, un rire à décrocher les étoiles et une boule d’humanisme. Je le revois à ses pianos, passionné de travail et amoureux de cuisine, la moustache fière et le ventre généreusement offert, quand il nous serrait dans ses bras pour nous embrasser. J’entends sa voix de stentor, je sens encore sa générosité sans prix et sa bienveillance naturelle.

Je revois ses larmes spontanées pour un rien, un bonheur, une émotion ou une évocation. Son âme faite d’un seul corps, aussi robuste que sa chair. Je me souviens de nos connivences, de ses secrets qu’il emporte. Des échanges avec Jacques, Béla, Maurice et les tous les autres.

Je le revois chez lui, à Bondy, et ses parents préparant le pâté de tête et les rillettes de lapin. Je l’entends narrer ses souvenirs, transmettre sa mémoire des abattoirs du XIXème arrondissement, parler de parole donnée et de devoir, de travail et de grandeur. De ses sarcasmes si doux à commenter mes livres réfugiés dans sa cave.

Je me souviens de ses pudeurs contenues, du regard étonné de Michel Barat à l’entendre évoquer l’âme et les traditions des compagnons dans les cuisines de la Villette. Je garde nos conversations nocturnes dans sa voiture garnie de serviettes de table fleurant bon le poisson. Je parle souvent de son ardeur à faire vivre ses casseroles et l’esprit du « Rendez-vous de la Marine », puis de la « Pantomime ». Je n’oublierai pas sa croyance en l’homme, sa fraternité, son amour d’un Paris révolu et ses racines paysannes bien ancrées1. Ni son bonheur à voir la lumière.

Je revois ses tremblements, du corps sûrement, mais aussi du cœur, quand nos amis d’Amiens me firent le retrouver une ultime fois au Crotoy. Et son émotion, et ses larmes enfin.

Je pleure à mon tour, mon Frère. Je t’aime, Alain.

Philippe Lachaise

(1) « Grenadou, Paysan français », Ephraîm Grenadou, Alain Prevost, 1966.

2 commentaires

  1. Bonjour,
    Je suis un ami d enfance d Alain lorsque nous habitions le 184 avenue Jean Jaurès Paris 19 éme , là où il avait dès l’age De 14ans commencé son apprentissage au Petit Normand. La vie nous a séparé et je suis très triste d’apprendre par votre récit que notre ami n’est plus .
    Cordialement.
    Christian Wagner

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