Warszawa kochania*

On te dit laide, austère et froide, mais je t’aime tant. Te souviens-tu lorsque je succombais à tes charmes ? J’allais le long des larges artères qui me conduisaient inévitablement à ton âme, l’église de la Sainte-Croix, celle-là même qui conserve précieusement le cœur de Chopin. Comment peux-tu rester ainsi, Frédérik, le corps au Père-Lachaise et le cœur à Varsovie, sans que je ne puisse y concevoir fugacement un sombre présage ? Combien de fois ai-je ainsi, contre toute attente, tourné le dos à Copernic, installé songeur à contempler Krakowskie Przedmiescie, pour me réfugier tout près des vestiges de ton enfant prodige ? J’attendais là, à observer son visage de pierre, espérant peut-être qu’un miracle fisse bruisser quelque sonate dans la nef. Sainte-Croix, le cœur de Varsovie, témoin de mon premier séjour. Sainte-Croix, qui vit naître et mourir. Sainte-Croix, église outragée par le sang qui coula tant sur la ville. Celle aussi d’une amie chère.

Nowy-SwiatJe remontais ensuite Nowy Swiat, cette tracée courbe qui incarne tant la beauté fière de tout un peuple. Petit joyau posé là pour rappeler comme tu fus belle jadis, avant de subir les assauts ravageurs de guerriers sanguinaires. J’imaginais y croiser Gombrowicz quelques décennies plus tôt et ce rêve éveillé ne s’épuisait qu’à hauteur de la rue Foksal où, dit-on, un homme fou d’amour y reçut un jour un coup de poignard. C’est à ce moment que je décidais de congédier la nostalgie, le temps d’arriver au rond-point Charles de Gaulle. Les fantômes d’un autre temps convergeaient, depuis le pont Poniatowski et le centre, vers l’austère bâtisse, jadis temple du communisme et convertie depuis en cathédrale de l’argent. J’y devinais Konwicki, le bidon d’essence à la main, prêt à craquer l’allumette pour s’immoler. Nowy Swiat meurt ici, en cette « petite apocalypse », pour s’ouvrir sur des espaces plus larges. Je contournais Saint-Christophe, choisissant d’emprunter la rue Wiejska. Après les années brunes et rouges, tu m’offrais un quartier de l’amitié. La Golonka savourée au Frascati m’encourageait à poursuivre vers le Sowa, pour y honorer Okocim et évoquer Kolawokski en compagnie de Krzysztof. De combien d’échanges philosophiques, littéraires, ces murs furent-ils les témoins ? Combien de fois aussi nous prenait-il l’envie d’évoquer l’actualité, en compagnie d’autres amis attirés là comme par un aimant ? Artek, René-Paul… Parfois, nous y croisions Geremek, la pipe en bouche, ou bien Mazowiecki.

J’avançais plus loin, dans Piekna la mal nommée, défigurée par quelques bâtiments rivalisant de laideur. Et puis, selon ton humeur, tu m’entraînais vers le parc en m’offrant un concert de piano ou plus loin encore, vers le Palais Belwederska. Tu dévoilais un autre de tes charmes à travers tes jardins immenses et ton château sur l’eau. Le temps d’admirer quelques carpes et je remontais vers Unia Lubelski, puis la place de la Constitution figée dans un style stalinien gris et dérisoire de grandiloquence.

P2varsovieUn détour par Polytechnique, et je regagnais l’Allée Machalkowska en quête du Palais de la Culture. Ce fut sûrement le pire cadeau qu’on te fit et pourtant, chacun s’habitue à cette tour laide qui sert immanquablement de repère au voyageur. Quelques lignes de tramway enjambées et des dédales de couloirs souterrains plus tard, j’arrivais place des défilés encombrée de baraques. On y vendait de tout, sauf peut-être les patins à roulettes d’une pièce de théâtre jouée au Palais, quelques mètres plus loin. Je ne manquais de me remémorer cette représentation où, entourée de Kasia et Renata, je me laissais préciser les répliques.

Puis je repartais en quête de Swietokrsyska. Un lycée, un musée, deux symboles. De là, je contemplais l’Opéra où je trouvais si souvent refuge, le monument du soldat inconnu. Cette place ne revient jamais à ma mémoire autrement que dans une pénombre brumeuse atténuée par la neige.

Le mercredi, tu m’entraînais alors vers le Bristol où j’achetais le Canard enchaîné si les avions avaient pu surmonter les intempéries et se poser à Okocie. Un rituel voulait que je passe devant le Palais présidentiel pour gagner U Hopfera. Stéphane m’attendait dans son restaurant. Il offrait alors ses piérogis multicolores, un vin chilien ou australien, mais surtout son amitié, l’une des plus précieuses. Nous appelions ces moments la « soirée canard ». L’auberge polonaise plus qu’espagnole vibrait alors de nos sentiments sincères. François Gault, Jean-Yves et Christian nous y rejoignaient et nous refaisions le monde à notre façon, bercé par cet humanisme que nous avions en partage. Le temps s’arrêtait là, autour de la seule table ronde de l’établissement. Tu t’éloignais un moment pour nous rendre à l’universalité qui nous était si chère.

colonne de sigismund IIILes autres jours, je poursuivais mon chemin en direction de la vieille ville. La colonne de Sigismund narguait les Cracoviens de passage. Le temps d’une errance, tu m’imposais à nouveau ta grâce. Les rues étroites posées sur le pavé, la place du marché, les remparts et la sirène rappelaient ce que tu fus autrefois. J’admirais quelques fresques à deux pas de la maison de Marie Curie et m’arrêtais boire un café là où l’on m’avait fait découvrir la plus grande diversité de ce nectar.

Tu es tout cela et plus encore. L’ancien ghetto où ne subsiste qu’une rue, préservée par miracle. Face à elle, je pénétrais dans la seule synagogue encore témoin d’un temps où les airs de kletzmer baignaient les environs, où les rires d’enfants étouffaient les larmes d’un violon. La seule synagogue encore debout pour nous rappeler les cris, la détresse, la barbarie et la mort. Varsovie, comme gare menant tout droit à Treblinka.

Est-ce parce que chaque carrefour nous rappelle le sang que tes habitants se feutrent dans les maisons pour faire la fête ? Ici, le martyr juif. Là, la violence de l’insurrection civile, un an après celle du ghetto. Tu es aussi là, Varsovie, pour nous rappeler à la vigilance.

Pour oublier un moment cette souffrance pavant les rues, je m’évadais vers le palais de Wilanow et son jardin à la française. Ou bien, attiré par le charme populaire, je vagabondais à Praga après avoir emprunté un de ces longs ponts qui enjambent la Vistule. Ah, ton fleuve indompté, charriant parfois son trop plein d’eau, ou recouvert de glace !… Je descendais jusqu’à Saska Kepa pour voir Eric et, par la rue Miedzynarodowa, regagnais les artères qui ramenaient vers le centre. Miedzenarodowa… Moments de rêves.

On te dit laide, austère et froide, mais je t’aime tant. Te souviens-tu lorsque je succombais à tes charmes ? Tu as su me dompter, me séduire. Je t’ai laissé une partie de mon cœur. Là bas, près de celui de Chopin…

Philippe Lachaise

(*) Varsovie mon amour

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