Bestiaire de la médiocrité

Vivre pour son seul terrier, c’est vivre comme une taupe.
Vivre pour seulement manger, c’est vivre comme une vache.
Vivre sans bien penser, c’est vivre comme un âne.
Vivre sans bien aimer, c’est vivre comme un cochon.

On pourrait décliner à l’envie ce bestiaire provincial où, pour démissionner de ce qui fonde la spécificité de l’homme (sa capacité à penser, à aimer, à percevoir l’échéance de sa vie et donc la nécessité de la bien remplir), celui-ci va gâcher sa vie en passant à côté de l’essentiel pour se soumettre à sa seule part d’animalité. Ne parvenant pas à s’élever, il risque de de s’en remettre à ses fonctions et pulsions strictement primaires, reléguant les aspirations nobles qui lui permettraient de s’élever.

Boris Cyrulnik
Boris Cyrulnik

C’est tout naturellement dans cette fange moins reluisante de notre vécu que nous développons aussi le mensonge et l’équivoque, les faux-semblants notre part de médiocrité, tout ce qu’inconsciemment nous transmettons à nos enfants et qu’ils reproduiront à leur tour, comme le démontre notamment le psychiatre et psychanalyste Boris Cyrulnik1. Vingt ans d’une éducation où le modèle parental sera catastrophique auront toute les chances de mener à un gâchis pour l’avenir affectif de l’enfant qui reproduira la médiocrité sentimentale dont il aura été le témoin. Et de l’hypocrisie qui aura été mise en œuvre pour tenter de lui cacher, et qui sera considéré comme un comportement normal à imiter. Un enfant peut accepter finalement un terme, un aboutissement, il ne comprend pas le mensonge des grands ni ne l’accepte, pour ce qu’il ressent être une trahison suprême à ses rêves. Il peut souffrir d’une césure à sa vie, il n’accepte pas qu’on le trahisse dans l’image qu’on lui donne comme modèle du monde à construire. Dans ce qu’il va voir pour reproduire, dans ce qu’il va percevoir de l’amour pour aimer à son tour,  et là s’effondrer. Dans un ouvrage plus généralement consacré à la résilience, cette approche est intéressante en ce qu’elle pointe notre responsabilité d’adultes : notre médiocrité est aussi responsable de celle de nos enfants demain, et de leurs échecs annoncés. Nos faiblesses, nos renoncements, nous les payons, mais nous les faisons payer aussi aux générations qui nous suivent, confirmant ainsi un vieil adage. On se remet aujourd’hui mieux de décisions claires et saine, fondées sur l’honnêteté, que sur des compromis fondés sur le mensonge et une durable insuffisance. Et à vouloir parfois épargner le court terme, on saccage une vie entière.

Ainsi donc, vivre pour aussi penser et aimer, c’est aussi vivre en homme et s’accomplir soi-même.
Vivre aussi pour penser et aimer, c’est aussi transmettre en adultes à ceux qui sauront en faire de même.

On peut toujours s’en remettre au bestiaire et vivre comme une taupe, un âne, une vache ou un cochon, oublier se qui fonde notre humanité. On peut traverser sa vie sans penser devenir un homme, une femme, et attendre la mort comme un mouton qui transmets à une brebis fidèlement tondue.

Philippe Lachaise

« On dit que l’égoïsme ne sait pas aimer, mais il ne sait pas mieux se laisser aimer » Astolphe, marquis de Custine

(1) Boris Cyrulnik, Parler d’amour au bord du gouffre, Odile Jacob, 2007

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