Pardonner pour aimer, pardonner pour s’aimer

Deux images me ramènent immanquablement à l’idée du pardon : celle du columbarium du Père-Lachaise et celle de ma cuisine, dans la maison où je vivais à Varsovie, à l’occasion d’un long échange nocturne avec mon ami Sam Braun1, aujourd’hui disparu mais pourtant toujours aussi vivant.

Sam BraunJ’avais invité Sam chez moi, en Pologne, et nous passâmes une longue nuit à échanger sur le thème du pardon. Il préparait un travail sur ce sujet, celui-là même qu’il offrit à nos amis quelques jours avant de s’éteindre. Nous n’étions pas d’accord. Et fidèlement à notre culture commune, les divergences furent source d’enrichissement plus que de conflit. Lui, le déporté d’Auschwitz-Monowitz, qui perdit toute sa famille à Birkenau, qui erra des années entières à l’Hôtel Luteatia dans l’attente d’un improbable retour, prônait le pardon définitif, absolu, inconditionnel. Je le revois dans sa robe de chambre, avec son regard doux et sa voix claire, m’expliquer qu’on ne pouvait trouver la paix sans le pardon et qu’elle constituait notre plus grande force. Je lui opposais que celui-ci nécessitait une démarche de celui dont on était victime, que pardonner signifiait per donare, donner. Qu’on pouvait pardonner si l’autre regrettait vraiment ses actes, et s’il en exprimait vraiment le désir. Sam Braun balayait ces arguments d’un geste tendre et presque résigné. Il avait fait le tour des outrages, des malheurs et des horreurs : pour lui, surmonter l’indicible se passait de protocole. Il s’agissait d’un geste du cœur, unilatéral, sans condition, sans attente de retour surtout. Sam pardonnait pour faire la paix avec lui-même.

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Sam Braun à la rencontre de ses ancêtres, sur le cimetière juif dévasté de Nowy Dwor. Le jour de notre échange sur le pardon.

Quelques années plus tard, de retour à Paris, je me rendis au columbarium du Père-Lachaise, à la rencontre de la personne qui sûrement m’avait fait le plus de mal. Certainement ne l’avait-elle pas fait exprès, peut-être n’était-ce pas de sa faute. Je pensais à Sam Braun aussi, à la force qu’il me donnait alors que quelques mois plus tôt, nous colombarium du Père-Lachaisel’avions accompagné au même endroit. Je mis ma main sur la pierre funéraire et ai prononcé à haute voix : « il est temps de faire la paix ». Puis je repris ma route, allégé d’un fardeau.

Le pardon est en effet un don fait à l’autre, et fait à soi aussi. Il permet de ne pas nourrir la haine et se perdre dans des sentiments stériles, de grandir et de nourrir notre altérité. A deux exceptions près en l’état mais qui n’appartiennent plus à mon monde pour s’y être égarées à mon détriment, c’est bien la position de Sam Braun que je fais aujourd’hui mienne. Pardonner, c’est s’aimer et aimer les autres, les recevoir en humanité, les reconnaître. Et faire la paix avec soi.

Philippe Lachaise

PS : Sam Braun aurait eu 88 ans ce 25 août. Pensée fraternelle…

(1) Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu, Sam Braun, Ed. Albin Michel, 2008

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Un commentaire

  1. Le pardon ne veut pas dire refouler ses émotions. Si vous pardonnez et que vos devenez névrosé, c’est que vous avez manqué quelque chose…ce n’est pas parce que vous êtes dans une démarche de pardon que vous ne pouvez pas prendre votre temps pour honorer votre colère.
    Tant que votre pardon n’arrive pas à une sorte de paix intérieure, de paix émotive le pardon n’est pas complet, vous aurez pardonné à quelqu’un quand en pensant à cette personne vous n éprouverez pas de ressentiment.
    Quand vous pardonnez, c’est pour acquérir la paix intérieure et ultimement pour libérer l offenseur de sa dette. Quand vous pardonnez vraiment, il y a quelque chose de changé dans l univers qui va faire qu’éventuellement votre offenser pourra se convertir…
    Mais vous, vous n’avez pas de pouvoir sur l’autre personne. Vous avez le pouvoir sur vous. Le pouvoir de guérir et celui de vous libérer, d’avoir la paix.
    Pour finir cher Monsieur il y a quelque chose de très égoïste dans le pardon: c’est très altruiste, mais en temps c’est très égoïste.
    En effet, en pardonnant vous atteignez une qualité de vie extraordinaire.

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