Le mot

RO80122409Les rumeurs, la médisance sont les exercices auxquels se livrent les hommes avec le plus de bonheur et la plus exquise volupté. Petits travers gratuits pour souvent de gros dommages. Mes pensées me conduisaient vers Victor Hugo ce matin, quand je pensai à ce poème1 si fin, si bien ciselé aussi, mais surtout que j’attache maintenant à une improvisation de Marc H., qui lors d’une de ses interventions, l’interpréta de mémoire avec un brio impressionnant. Je le revois, le crâne rasé, avec sa fine barbe, s’animer pour faire revivre le mot scélérat et touchant à l’universel d’un défaut que nous aurons su tous rattacher à des situations particulières… Simplement magnifique, toujours aussi moderne et aussi efficace pour accompagner ce dimanche.

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Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites !
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes ;
TOUT, la haine et le deuil !
Et ne m’objectez pas que vos amis sont sûrs
Et que vous parlez bas.
Écoutez bien ceci :
Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille du plus mystérieux
De vos amis de cœur ou si vous aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu.
Ce MOT — que vous croyez que l’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre —
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre ;
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin ;
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
HUGO_par_LEPAGEDe bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle !
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera ;
Il suit le quai, franchit la place, et cætera
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez le citoyen dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe, entre, arrive
Et railleur, regardant l’homme en face dit :
« Me voilà ! Je sors de la bouche d’un tel. »
Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel.

(1) « Le Mot », extrait de Toute la lyre (1888)

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