Ai-je bien utilisé mon temps ?

sablier-silver-économieAi-je bien utilisé mon temps ?, se demandait l’empereur romain Titus1. Pascal déjà décrivait l’impuissance à retenir le temps, son vertige devant notre précarité, en écrivant que « “L’homme est un point perdu entre deux infinis“. Mille fois égrenée, l’image du sablier marquant notre ineffable destin, notre impossibilité à remonter le temps comme de retenir le présent, éphémère passage entre un passé révolu et un futur inexorable, marque plus que toute autre les imaginations. C’est le praeteritum jam non est et futurum nondum est de Saint-Augustin, qui oblige à un présent furtif pour ne pas dire inexistant pour nous rendre un peu l’acteur d’une vie qui coule dans la clepsydre, de grains de présents successifs qui se succèdent dans le sablier. Et l’on en revient invariablement à Pascal : « Le présent n’est jamais notre but, le passé et le présent sont nos moyens, seul l’avenir est notre fin ». L’idée fut déjà évoquée dans ces pages sous des angles différents et complémentaires.

Baudelaire
Charles Baudelaire

On la croise à sa manière dans la Pléiade et La Rose de Ronsard. On la retrouve encore dans les évocations littéraires de la vie, quand l’intensité du jour s’atténue et que la nuit grandit. C’est enfin Saint-Jean l’été qui annonce le point culminant du soleil mais aussi son déclin. Le temps ne se retient pas, il se déroule aussi lentement qu’implacablement, rendant tout présent fugace et dérisoire puisque simple moment où un futur se transforme en passé. Le présent est une machine à broyer les illusions et les rêves pour créer de mauvais souvenirs, ou l’instrument de la réalisation de ses vœux et la façonneur d’une vie bien remplie, pour adhérer à la vision pascalienne. Il est aussi l’espace bien fragile de notre libre-arbitre.

Baudelaire l’aura sûrement mieux écrit que quiconque, dans la célèbre Horloge :

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : «  Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible ;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !  »

Nul spleen ici, malgré le titre du recueil, mais bien davantage une exhortation à bien voir ce présent mille et cent fois invisible pour nous épargner un passé amer en devenir, pour nous montrer ce futur qui vient et qui un jour prend fin. Mise en garde vibrante, menaçante qui nous renvoie à nos meilleures intentions, à nos plus nobles résolutions, à la manière d’un anniversaire qui approche ou d’une nouvelle année permanente.

Philippe Lachaise

(1) Titus (39-81)

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