Carpe diem ad nauseam

C’est à la mode, c’est de bon ton, et pour tout dire il faut balbutier ses deux mots de latin en besace pour se constituer une ligne de vie qui puisse ressembler à une éthique : carpe diem. Sur les réseaux sociaux, à la moindre terrasse d’un café qui s’évertue à paraître branchée, l’apprenti bobo qui se veut pas moins à la page ou l’adolescente échevelée affiche son droit au carpe diem, dont on ne sait s’il l’apparente à la nécessité de jouir du présent ou de réinventer par magie ce que ses parents ou grands-parents appelaient déjà en mai 1968 le droit de jouir sans entrave. Mais parés des oripeaux latins, des deux seuls termes sûrement qu’ils doivent pouvoir arguer pour revendiquer une ligne de vie, nos esthètes exhibent ce carpe diem improbable.

Je n’ai jamais vraiment bien compris ce qu’exprimait chez eux ce terme. Jouir ici et maintenant du moment et des autres, quand tout montre qu’ils continuent à rêver deCarpe Diem l’amour éternel ? Aller ici et là sans conscience et plus par simple hédonisme, mais exigeant le droit au respect pour leur corps ? Profiter de la vie comme on embrase un moment, l’intimité d’un autre et une opportunité de s’abandonner ? Toujours, j’ai imaginé ce carpem diem là aux paumés du petit matin de Brel, quand le corps assouvi laisse place à l’âme endolorie, quand les nécessités libidinales abandonnent la place au vide de l’essentiel. Et quand profiter d’un jour ne fait plus oublier que la vie se fait de rêve, de projet et d’amour aussi, pour peu que nous n’ayons peur ni de soi ni de l’autre. Quand oser aimer et construire face au futur inconnu se révèle plus compliqué que le risque d’une foucade, d’une aventure ou d’un coup de canif dans le contrat. Il serait si simple ou si commode de s’abandonner un soir en l’autre pour ne pas se retrouver en lui le lendemain. Et c’est en cela que le carpe diem, ainsi compris, est dérangeant. Ne pas aller au bout de soi, c’est se perdre et perdre les autres, s’abîmer dans un présent délétère et bruyant en croyant vivre pour finalement passer à côté de sa vie. Faire mal et se faire mal en croyant se faire du bien.

carpe_diem__memento_moriCar comme toute formulation épicurienne au sens philosophique du terme, le Carpe diem originel n’exprime pas réellement cela, fort heureusement et impose même son exigence. Il s’agit bien de savourer en conscience ce que le présent nous apporte de bon, puisqu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, et d’apprécier en sagesse ce qui nous est déjà donné pour mieux œuvrer face à l’incertitude du lendemain. Si je reçois ce bonheur d’un regard, je suis alors dans le carpe diem. Nous sommes loin des bacchanales réitérées des réseaux où les rencontres d’un soir se revendiquent du latin. Surtout, il ne nous viendrait pas ici l’idée de faire montre de moralisme : c’est bien l’angle d’appréciation du carpe diem dont il est question, en sa signification première. Mais être heureux en un présent, n’est-ce pas d’abord agir et vivre en pleine conscience de sa mort, en y intégrant l’intensité que cela mérite ?

Le carpe diem, ce n’est pas butiner, c’est vivre et s’accomplir hic et nunc, conscient de son présent et de sa fin, comme de l’incertain lendemain.

Philippe Lachaise

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Un commentaire

  1. Le présent est indéfini, le futur n’a de réalité qu’en tant qu’espoir présent et le passe n’a de réalité Qu en tant que souvenir présent. Jorge Luis borges

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