Transmission : l’éducation comme un Janus aux profils de Sarkozy et Belkacem

Voilà exactement 322 ans s’éteignait, le 25 mai 1693, Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, comtesse de la Fayette. Dame d’honneur d’Anne d’Autriche, elle saura s’introduire rapidement dans les salons littéraires, tandis que sa mère, en seconde noce avec Renaud de Sévigné se rapprochera de la Marquise du même nom. C’est à 21 ans qu’elle épousera le comte de la Fayette à qui elle offrira deux enfants. Il sera temps pour elle, occultant tout à fait son terne époux, de faire définitivement son entrée dans le monde, et plus particulièrement à la Cour où elle ouvrira son propre salon. Passées de premières œuvres publiées sous nom d’emprunt, une légende allait naître.

clevesC’est voilà peu que son ouvrage le plus célèbre fera un retour en force, par la voie d’un passé Président de la République. « L’autre jour, je m’amusais […] à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle! » [au passage, la guichetière n’est pas forcément inculte, sûrement même a-t-elle lu plus de livres que lui, et mieux compris peut-être]. Nicolas Sarkozy inaugurait le 23 février 2006, à l’occasion d’un déplacement à Lyon et devant des militants UMP en extase, cette propension de nos dirigeants à humilier (du latin humilis, humble – humble, du latin humus, terre) l’excellence pour glorifier le nivellement par le bas. Il s’appliquait alors à faire rire un public conquis, sur un thème qu’il s’applique aujourd’hui à réhabiliter, pourfendant ses propres travers renouvelés dans la réforme par la socialiste Najat Vallaud-Belkacem. Pauvre Madame de la Fayette, prise ainsi deux fois en otage, où la culture et l’apprentissage de ses outils d’appréciation (le grec, le latin, l’histoire,… – on appelait cela autrefois les humanités, terme semble-t-il bien grossier) évoluent au gré des majorités pour se faire essentielles ou dérisoires, incontournables ou superfétatoires. Le contempteur narquois de « La Princesse de Clèves » hier tempête aujourd’hui pour que l’enseignement ne martyrise pas ses bases, ses repères, ses racines. Parions que La Ministre en place s’époumonera tout autant un jour pour défendre une transmission plus respectueuse des exigences d’une génération.

de rerumCar c’est bien de transmission dont il est ici question. A l’image de Madame de La Fayette, dont nous célébrons aujourd’hui la mort, nous nous sommes toujours construits à travers un socle hérité permettant de travailler à notre tour. Le latin, c’est certes l’étymologie, mais aussi la philosophie ; et l’histoire, qu’on le veuille ou non, autant une mémoire linéaire qu’un outil pour analyser et comprendre le monde qui nous entoure. Peut-être est-il « sadique et imbécile » de découvrir Lucrèce, mais relisez « De rerum natura » pour vous donner au moins une chance de changer d’avis. Pour comprendre qu’à la richesse du texte, annonciatrice à sa manière de la physique quantique, nos sages aurait pu aussi y percevoir quelque outil pédagogique propre à façonner des têtes bien faites, à défaut d’être bien pleines. Peut-être aussi se seront-ils arrêtés à la seule dédicace du « Bachelier » de Jules Vallès qui, ironiquement, écrivait « A ceux qui, nourris de grec et de latin sont morts de faim, je dédie ce livre« . Le duc de Nemours, sous la plume de La Fayette, nous révèle plus sur les passions humaines que bien des programmes imposés. Et la Fayette donne à lire une langue suffisamment oubliée par les textos pour qu’un minimum d’effort permette aux générations futures de s’imprégner encore d’une amorce de syntaxe et d’un minimum de vocabulaire.

Ce qui effraie, c’est la même propension qu’ont nos gouvernants de chaque bord à gommer ce qui fonde notre héritage commun, à sous-estimer ce qui fait naître la capacité à comprendre, analyser, penser. Ce qui inquiète, c’est l’application à l’instruction du prêt à penser, du programme présenté comme une succession de spots sans liens ni cohérence, comme si le marketing télévisuel s’était emparé de la rue de Grenelle. Jaurès, qui exerçait une vigilance sourcilleuse sur la transmission des savoirs, imaginait tirer chaque citoyen, enfin éclairé, vers le haut. Il n’imaginait pas que nous aseptiserions les générations à venir avec des ersatz de connaissances optionnelles. Par manque de regard ou de conscience sur notre devoir de transmission : c’est là leur faute.

Philippe Lachaise

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