Opéra de Paris : la Flûte magnifiée

Flûte enchantée - Opéra de Paris, 2015
Papageno et Pamino sur la scène de l’Opéra de Paris

Troisième opéra de l’année pour moi à Bastille (« Ariane à Naxos » de Strauss demeurait certainement jusque là mon meilleur souvenir) et combien de « Flûte enchantée » par ailleurs, au fil des années. Sept ou huit, peut-être. L’amour de l’opéra ne s’explique ni se commande : on peut rejoindre Lille (ah, quel opéra superbe !) pour entendre « una furtiva lagrima »1 ou revoir Pamino affronter les éléments, plus que de raisons. J’avais manqué Chausson et son « Roi Arthus », une première à l’Opéra, je m’en veux encore.
Par tendresse et par habitude, certain de l’effet que garantit une annonce aussi populaire (« La Flûte » !) sur une thématique qui ne l’est pas autant, j’ai gravi les marches pour assister à la « seconde générale » ce samedi 23 mai. Passée moins d’une dizaine de représentations, il n’en fallait pas moins pour organiser une nouvelle répétition générale, au regard du changement d’interprètes : Julien Behr remplace Mauro Peter dans le rôle de Tamino. La Reine de la nuit passe d’Andreea Soare à Caroline Stein… C’est toute la distribution qui est remaniée. Ah ! Bjorn Burger prend le relais d’Edwin Crossley-Mercer. Pour qu’il n’en soit plus question, réglons immédiatement son compte à Bjorn Burger : il ne fut pas bon, il fut excellent ! Au point de couvrir un peu sans le vouloir la voix de Papagena en fin de l’Acte II2, interprétant le rôle avec une maestria scénique hors du commun. Ce bariton, c’est un organe doublé d’un acteur, de ces prodiges qu’on aimerait découvrir plus souvent !

Flûte enchantée - Opéra de Paris, 2015
Bjorn Burger (Papageno). Bariton à l’opéra de Francfort. Bluffant !

Il me faudrait à présent me fendre d’une critique impartiale, et relever les failles. J’ai réfléchi, j’ai cherché : que Robert Carsen, le metteur en scène, m’aide peut-être, mais je n’en ai pas trouvé de réellement flagrantes. De mes sept ou huit « Flûtes », ce fut la meilleure et me voilà contraint d’être objectivement très aimable.
Patrick Lange dirige à merveille son orchestre. Depuis la fosse, il sait se faire ni invasif ni mielleux. Il accompagne vraiment plus qu’il n’impose et c’est un vrai régal. J’aurais aimé qu’il pousse davantage un peu les cordes et les cuivres un moment. Mais je dis cela pour trouver matière à ne pas sembler trop complaisant.
Les décors me semblaient bien étranges, mais après tout… Qu’un postulant aux épreuves descende dans les antres de la terre, voilà qui ne peut que me satisfaire. Qu’il se retrouve plongé dans les ténèbres, dans un espace austère, rien à redire. Et puis, tout prend un sens symbolique et rien ne choque dans cet univers, là où j’eus comme un hoquet à découvrir la grotte de Naxos sous la forme d’un bloc de béton en construction digne de l’Allemagne de l’Est des années 50. Même les décors m’ont réconcilié avec certaines audaces de Bastille en la matière. La scène de l’initiation et de l’épreuve du feu est de ce point de vue particulièrement réussie.

Flûte enchantée - Opéra de Paris, 2015
L’épreuve du feu. Une excellente mise en scène au service de Pamino et Pamina

Ma deuxième inquiétude tenait aux costumes. Oui, le style est épuré : quelques voiles noirs et pour le reste, des habits contemporains. On nous avait habitués aux parades, aux crosses et aux mitres. Ici, pas de symboles ésotériques à l’emporte-pièce, ou delta rayonnant mal digéré ou autres clins-d’œil préfabriqués. Celui qui ne veut voir qu’un opéra sera comblé. Celui qui conçoit une allégorie du combat du bien contre le mal le sera tout autant. L’initié saura très bien trouver enfin, dans l’épure de la mise en scène et dans les mots de Mozart, de quoi le satisfaire. Et c’est justement parce que cette interprétation de la « Flûte » est délestée de son folklore et de ses parasitages qu’elle retrouve toute sa puissance et ses vertus de message initiatique.
La mise en scène est pour sa part vivante, facétieuse, légère, sans gâter le fond. Jamais rien n’est excessif et tout semble mesuré au cordeau. Depuis les interprètes fendant le public pour rejoindre la scène jusqu’aux excentricités de Papageno et sans compter une ultime pirouette au sujet de Papagena… mais ça, il faut venir la découvrir sur place : bien pensé (et fichtrement symbolique, pour le coup) !

La Flûte enchantée, Opéra de Paris, 2015
Camilla Tilling (Pamina), Royal College of Music – London

Sur le registre strictement vocal, c’est toujours un sans-faute ! La mezzo-soprano Aline Martine nous enchante sans défaillir jusqu’à l’air de la Reine de la Nuit (une maîtrise époustouflante du contre-fa !). Julien Behhr excelle en un Papamino (le Lyonnais signe selon moi là une étape prometteuse). Quant à Camilla Tilling (Pamina), nous rêvons de la revoir plus souvent désormais sur ces planches, et de l’entendre surtout. Avec ou sans ce superbe et long gros plan projeté, magnifique et opportun.
Changer d’interprètes sans modifier de cap, ce ne devait pas être un enjeu aisé pour Patrick Lange, ni pour Robert Carsen. C’est un pari réussi, ils nous offrent la meilleure « Flûte enchantée » qu’ont ait vue depuis bien longtemps.

Philippe Lachaise

 

(1) Elixir d’amour, Gaetano Donizetti
(2) Acte II, 21. Pagapeno Papagena duet

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