L’obsoléchiant programmé

[wpsr_socialbts]

Un peu de légèreté pour ne pas trop nous élever en ce long pont de l’Ascension. L’actualité nous y aura certainement aidé, avec les sinistres turpitudes de ces gamins maîtrisant trop bien mais à mauvais escient leurs téléphones portables dans un collège parisien.
Je veux évoquer ici les ravages que provoquent pour notre équilibre psychologique les smartphones, ou plus exactement certains décérébrés qui pendent à leur bout, dès le début de nos journées. Les transports en commun s’avèrent en l’espèce un lieu privilégié d’expérimentation.

telephone3
Prenez un livre ou un journal, tentez d’enjamber l’étourdi qui, prenant une rame de métro pour sa cuisine, se sera répandu, étalant mazagran métallique et croissanterie en vous offrant le spectacle odorant de ses fraîches mastications, et vous pourrez enfin espérer savourer de votre côté un éphémère moment de quiétude avant une exigeante journée de stress et de labeur. Mais vous voilà prévenus : le concentré de technologies que représente un smartphone est limité sous terre (pas de 2, de 3 ni de 4G pour faire passer les données) et même sur le bitume, les plus discrets se résoudront souvent à d’insipides jeux, tristes avatars du PacMan puis du Tetris, à moins de le transformer en un succédané de Walkman, privilégiant des écouteurs de mauvaise qualité, le volume poussé dans la mesure du possible au maximum. On en reviendra donc à la fonction de base de ces bijoux vendus parfois 800 euros : la téléphonie. Si l’on excepte la mère s’inquiétant rapidement autant que légitimement pour son enfant et le salarié s’excusant brièvement entre Oberkampf et République pour son retard (« Je suis bloqué à Champs-sur-Marne »), si l’on oublie aussi les sonneries évoluant entre Star Trek et la danse des canards, on saura tout de nos compagnons de route à moins de dix mètres et pour peu que la traduction soit garantie. Entre deux déglutitions du voisin (tiens, des miettes sur mon « Monde »), vous n’échapperez pas à la bataille qui fait rage entre ces dames du 16ème étage à la Défense, pour une sombre affaire de « elle m’a dit, alors moi j’lui fais, et bah tu sais pas quoi ? », la rupture annoncée en exclusivité d’un autre (« elle était trop relou alors, c’est pas ma mère, hein, tu vois c’que j’veux dire, quoi… »), l’eczéma suintant bien mal placé de la troisième (le voisin abandonne son petit-déjeuner pour lui lancer un regard torve). Un gonadoclaste (du grec « casser » et « gonades »…) un peu plus en verve narre à un ami ses exploits supposés en charmante compagnie, avec force détails. Heureusement pour les mineurs, sa voix est en partie brouillée à plus de trois mètres par une femme visiblement très en colère, mais dont on ne connaîtra jamais l’objet du courroux, par la grâce de Babel.

"Je vais devoir raccrocher, je dois appeler Gisèle"
« Je vais devoir raccrocher, je dois appeler Gisèle »

Pas une pensée positive, pas une idée propre à faire grandir l’humanité, à faire germer un brin d’intelligence ou de réflexion dans cette cabine téléphonique collective et à laquelle on ne peut échapper, qui s’élance (ou pas) à travers les sombres tunnels : juste la platitude de vies offertes sans pudeur à grand renfort de forfaits illimités. Et c’est bien à cela que l’on pense, tandis que le voisin remballe la timbale et jette le sac à croissants froissé à terre avant de se lever : leur capacité à nous infliger sans retenue leur vie est elle aussi illimitée.

Philippe Lachaise

PS : Acte manqué. Pensez ce que vous voudrez : j’ai bêtement oublié d’empocher mon smartphone après ce post, et suis resté dépourvu le reste de la journée.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s